CULTURE: Théophile Obenga Premier disciple et véritable lien vivant de l’héritage de Cheikh Anta Diop


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Premier disciple et véritable lien vivant de l’héritage de Cheikh Anta Diop à travers le monde moderne, Théophile Obenga est également l’un des plus grands intellectuels africains encore en vie. Portrait d’un homme pluridisciplinaire engagé dans le combat politique africain. Par Sandro CAPO CHICHI / Nofipédia

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jeunesse et origines

Joseph Théophile Obenga naît le 2 février 1936 à Mbaya en pays Bangangoulou dans le nord du Congo Brazzaville, d’un père employé d’une entreprise de concession coloniale. Ses parents sont tous deux d’ethnie mbochi et chrétiens. Le jeune Théophile étudie à Brazzaville dans une école primaire et un collège privés catholiques. Obenga rapporte la « rigueur » de ses enseignants missionnaires de l’époque qui lui ont appris « la discipline, le travail et la loyauté. À l’époque, ses amis sont de tous horizons ethniques et aussi du Congo-Kinshasa. A leur contact, il apprend d’autres langues contre le kikongo. Cette enfance dans un contexte pluriethnique et plurilinguistique auront plus tard une influence déterminante dans sa farouche opposition aux chercheurs européens et leur vision « tribaliste » de l’Afrique. Excellent élève, à la fois en sciences exactes et humaines, le jeune Obenga ne se rend pas compte de la réalité coloniale jusqu’à ce qu’un de ses professeurs, en classe de troisième, ne dise à sa classe que les Noirs sont inférieurs aux Européens. Cet événement, bouleversant pour lui, aura une influence déterminante sur son avenir. Il s’efforcera désormais de prouver le contraire de l’assertion de son professeur, lisant et travaillant davantage. Entre-temps, il intègre les lycées Victor Augagneur et Savorgnan de Brazza. Au terme de ces études, il obtient son baccalauréat (session lettres). Il poursuit l’étude de cette discipline pendant un an à l’Université de Brazzaville.

Départ pour la France

Vers 1959, Théophile Obenga s’installe en France pour y poursuivre ses études à l’université de Bordeaux. Il y choisit la philosophie, mais sans véritable certitude sur son avenir professionnel. En dehors de ses études il s’intéresse toutefois au devenir de l’Afrique, lisant de nombreux intellectuels noirs contemporains et fréquentant les organisations étudiantes africaines. Il est particulièrement marqué par le courant de la Négritude et, comme à Brazzaville, il fréquente des Africains de différentes origines. Vers 1962, l’un d’entre eux, le futur sociologue camerounais Joseph Mboui, lui recommande le livre d’un chercheur sénégalais à l’époque très controversé dans le milieu universitaire français.

La découverte de Cheikh Anta Diop

Théophile Obenga accepte à contre-cœur de lire l’ouvrage Nations Nègres et Culture de Cheikh Anta Diop, mais le termine en une seule nuit. Il s’agit d’une révélation pour Théophile Obenga. Cet ouvrage – qui s’intéresse notamment à la falsification et à l’européanisation de l’histoire de l’Afrique, et notamment de l’Egypte des Pharaons, et à l’avenir scientifique, politique et culturel de l’Afrique – donne à Obenga une voie à suivre, voire une raison de vivre. Il se rend à Paris pour acheter tous les ouvrages de Diop, puis vérifie par un travail de recherche en bibliothèque les théories qui y sont développées. Ces recherches le confortent dans son opinion positive de l’ouvrage et il présente le livre à ses camarades, mais se heurte à leur scepticisme. La tendance est alors, chez les jeunes Africains, à suivre les critiques des Africanistes européens par leur autorité plus que par la qualité de leurs arguments. Obenga abandonne la philosophie et décide se consacrer à l’Histoire. Il s’inscrit vers l’âge de 30 ans pour étudier cette discipline à la Sorbonne.

La naissance d’un combattant intellectuel

Après avoir obtenu sa licence d’histoire, il étudie la préhistoire et la paléontologie, et s’initie pendant une année à l’arabe pour avoir accès aux sources arabes de l’Histoire africaine. Il part ensuite étudier à Genève où il suit des formations d’histoire, de linguistique et d’égyptologie. Vers 1966-1967, il contacte pour la première fois Cheikh Anta Diop qui l’encourage à poursuivre dans cette voie, notamment à travers la maîtrise de la langue égyptienne. Obenga redouble d’efforts, ignorant les railleries de ses camarades sur ce qu’ils considèrent comme de l’éparpillement. En 1969, il rencontre Cheikh Anta Diop à Paris lors d’un colloque qui accepte de préfacer son premier ouvrage, l’Afrique dans l’Antiquité. Il y introduit notamment des études comparées d’écritures africaines ainsi que la théorie linguistique du négro-égyptien, qui fait remonter les langues africaines non-sémitiques, non berbères et non khoisans à une même langue ancestrale, dont dérive aussi l’égyptien ancien. Il paraîtra en 1973 et recevra l’éloge du milieu universitaire français. Entre-temps, il a aussi étudié les sciences de l’éducation à Pittsburgh aux Etats-Unis.

Cheikh Anta Diop
Cheikh Anta Diop

 

 

 

 

 

 

 

Retour à Brazzaville et Colloque du Caire

En 1970, l’année suivante et fort de son succès, il rentre au Congo où il intègre le département d’histoire. Il y rencontre un chercheur français, Michel M. Dufeil, qui le convainc de soutenir une thèse de doctorat, projet qu’Obenga avait abandonné. Le chercheur congolais souhaitait privilégier la pluridisciplinarité plutôt que la recherche du diplôme. Il soutiendra, plusieurs années plus tard, une thèse sur travaux, c’est-à-dire une compilation de ses travaux postérieurs, notamment sur les liens entre l’Afrique noire moderne et l’Egypte ancienne, mais aussi sur les civilisations d’Afrique centrale précoloniale. Entre-temps, il est nommé à la tête de l’Ecole Normale Supérieure et enseigne la linguistique et l’égyptien ancien à la faculté de lettres de Brazzaville. En 1974, Cheikh Anta Diop et Théophile Obenga participent à un colloque organisé par l’Unesco consacré au peuplement de la Vallée du Nil et au déchiffrement de l’écriture méroïtique. Les deux savants africains sont confrontés à des chercheurs pour la plupart occidentaux dans un débat contradictoire sur l’origine des Egyptiens anciens. La thèse des deux Africains, bien que contestée par leurs contradicteurs du colloque, sera publiée dans les actes du colloque. Il s’agit d’une première reconnaissance internationale pour les travaux de ce qui deviendra l’Ecole africaine d’Egyptologie. Pour la première fois depuis longtemps, la négro-africanité de l’Egypte lui est reconnue, en tous cas à travers ses liens linguistiques et culturels avec l’Afrique noire contemporaine. Dans les années qui suivent, Obenga publie de manière prolifique dans des domaines divers, bien que tous orientés vers le devenir de l’Afrique : poésie, pédagogie, histoire politique et culturelle. En 1975, il entreprend une biographie du Président congolais Marien Ngouabi sous le contrôle de ce dernier. Il la publie en 1977, l’année de son assassinat. Cette même année, il est nommé ministre des Affaires étrangères et de la coopération du nouveau président jusqu’en 1979, date de son éviction et de l’arrivée au pouvoir de Denis Sassou Nguesso.

Obenga, Diop et Jean Leclant lors du Colloque du Caire (1974)
Obenga, Diop et Jean Leclant lors du Colloque du Caire (1974)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Années 1980 et 1990

Entre 1985 et 1991, Théophile Obenga est à la tête du Centre international des Civilisations Bantu (CICIBA), situé à Libreville au Gabon. Il s’agit d’une grande unité de recherche pluridisciplinaire sur les civilisations de langues bantoues. C’est une initiative panafricaine puisque onze pays africains lusophones, francophones et anglophones ont contribué à sa création. Obenga crée notamment dans le cadre du CICIBA la revue Muntu. Pendant cette période, qui voit aussi la mort de son père spirituel Cheikh Anta Diop en 1986, Obenga soutient aussi sa thèse sur travaux pour laquelle il obtient un Doctorat d’Etat ès Lettres de l’Université de Montpellier sous la direction de Michel M. Dufeil. En 1991 toutefois, après un déclin des financements alloués au CICIBA, il quitte le Gabon pour son pays d’origine où il enseigne à nouveau l’égyptologie. La décennie des années 90 est particulièrement prolifique pour l’universitaire Théophile Obenga. En 1990, il publie l’ouvrage La philosophie africaine de la période pharaonique 2780-330 qui montre avec une étude de textes égyptiens que ceux-ci procèdent d’une véritable réflexion philosophique et que cette tradition est comparable à bien d’autres en Afrique noire moderne. En 1992, il crée ANKH, une revue consacrée à l’Egyptologie aux sciences exactes et aux civilisations africaines dans le paradigme de recherche ouvert par Cheikh Anta Diop dans laquelle il publie depuis régulièrement ; l’année suivante, c’est la sortie d’Origine commune de l’égyptien ancien, du copte et des langues négro-africaines modernes : introduction à la linguistique historique africaine, un ouvrage dédié à la comparaison des langues africaines modernes de l’égyptien ancien et à la reconstruction de leur langue ancêtre commune. Comme il l’annonçait déjà dans l’Afrique dans l’Antiquité, le sémitique et le berbère ne seraient pas apparentés à l’égyptien, mais le Niger-Congo et le Nilo-Saharien oui : le chamito-sémitique serait une invention raciste créée pour accompagner le mensonge de l’appartenance de l’égyptien au monde sémitique et moyen oriental. Entre 1993 et 1994, Obenga est nommé au ministère de la Culture du Congo, sous le gouvernement de Pascal Lissouba. A cette époque, il prépare une grammaire de la langue égyptienne mais perd le fruit de son travail dans un incendie à la suite du conflit civil. Touché par les événements violents dans son pays, il consacrera des ouvrages à une meilleure compréhension et à une résolution des conflits qui y règnent (1998, 2001, 2010) . En 1995, année de la publication de La Géométrie égyptienne – Contribution de l’Afrique antique à la mathématique mondiale, Théophile Obenga est invité par le Professeur Molefi Kete Asante à enseigner dans le département d’études africaines de l’Université de Temple en 1995 et 1996. En 1996, il publie Cheikh Anta Diop Volney et le Sphinx, consacré à l’apport de Cheikh Anta Diop à l’Historiographie mondiale. En 1998, il est nommé à la tête du département des Black Studies de l’Université de San Francisco.  Il y restera près de dix ans avant d’être déclassé de son titre de chef du département au profit de l’universitaire américaine Dorothy Tsuruta, puis de quitter le département pour le Congo.

Années 2000 à aujourd’hui

En 2001, en réponse à Africanismes, un ouvrage critique sur l’œuvre et l’influence scientifique de Cheikh Anta Diop édité par des africanistes français, Théophile Obenga publie Le sens de la lutte contre l’africanisme eurocentriste. Il y dénonce, de manière aussi concise que brutale, le racisme et les insuffisances de beaucoup de chercheurs européens « spécialistes » de l’Afrique, faisant remarquer la perte de l’influence de ceux-ci sur les nouvelles générations d’intellectuels africains et le futur de l’Afrique. En 2006, il publie L’Egypte, la Grèce et l’école d’Alexandrie, un livre consacré à l’influence égyptienne sur la philosophie grecque. De nouvelles étymologies égyptiennes de mots grecs y sont notamment proposées. Les années 2000 et 2010 voient en outre Obenga multiplier les articles scientifiques dans la revue ANKH et publier des travaux sur l’avenir politique, intellectuel et culturel de l’Afrique. L’un de ces derniers prend la forme d’une participation à un ouvrage collectif intitulé L’Afrique répond à Sarkozy en réponse au déclarations racistes du Président français en 2007. En 2009, il apporte son soutien à Denis Sassou Nguesso pour l’élection présidentielle de la même année, et formule son souhait de voir créer une université moderne à Brazzaville dont il coconçoit le projet. Il renouvelle en 2014 son soutien à Denis Sassou Nguesso pour l’élection présidentielle de 2016 et à la révision de la Constitution souhaitée par celui-ci pour se représenter. Dans Appel à la jeunesse africaine : contrat social africain pour le XXIe siècle, publié en 2007,  Théophile Obenga exhorte la jeunesse d’Afrique à redécouvrir son histoire, se la réapproprier et à œuvrer pour la Renaissance du continent, arguant que « le futur de l’Afrique est panafricain ». Ainsi furent quelques faits de la vie de Théophile Obenga, premier disciple actif de Cheikh Anta Diop, chef traditionnel mbochi, homme politique, historien, égyptologue, philosophe, linguiste et poète qui a et continue à donner, à près de 80 ans, chaque souffle de son énergie vitale à la naissance d’une nouvelle Afrique paisible et souveraine culturellement, politiquement et économiquement.

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Théophile Obenga

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SOURCE: http://nofi.fr/nofipedia/theophile-obenga

2 pensées sur “CULTURE: Théophile Obenga Premier disciple et véritable lien vivant de l’héritage de Cheikh Anta Diop

  • juin 19, 2016 à 1:19
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    Ce grand homme inspire beaucoup d’admiration à l’instar de son maître Cheik Anta Diop . Nous lui souhaitons d’avoir une longue vie accompagnée d’une santé de fer avec des activités intellectuelles prolifiques.

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    • novembre 26, 2016 à 1:12
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      Bonjour Aron,nous sommes d’accord avec vous et que son savoir puisse continuer a se transmettre de génération en génération,paix sur vous

      Répondre

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